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L’avant-première en prison du film Toute ma vie (en prison) racontée de l’interieur

Luc Martinon distribue le film « Toute ma vie en prison » documentaire sur Mumia Abu Jamal, condamné à mort aux-Etats Unis. Le film sort à Lyon au Comoedia. Il raconte sa rencontre avec l’ex-première dame de France, et l’avant-première exceptionnelle à la prison de Lyon-Corbas qui a eu lieu mardi dernier….

Dans le film Toute ma vie en prison, le jeune William pose une question cruciale à l’approche des prochaines élections. Existe-t-il toujours une place pour la contestation et le militantisme dans nos sociétés souvent asphyxiées par trop de médias ?

Nous sommes le 22 Novembre, un jour avant la sortie nationale du film. Je me lève et j’apprends la mort de Danielle Mitterrand alors que je dois me préparer pour me rendre à la prison de Lyon Corbas. Tout de suite, ca devient plus compliqué.
J’avais rencontré Danielle Mitterrand en 2008. Elle était des combats humains importants, en dehors de toute accointance ou bienséance politique. Dans le cadre de mon festival, j’avais organisé la première française d’un documentaire sur Mumia Abu Jamal, en présence des producteurs Colin et Livia Firth. Un des combats le plus passionné de Mme Mitterrand était le combat contre la peine de mort. Elle était allée rencontrer Mumia Abu Jamal en prison. Donc, elle avait tenu à être présente ce soir là. Je me souviens de sa présence et de son regard bleu, clair, généreux, étonné. Je crois que nous nous étions plu.

Le mois dernier, alors que je préparais la distribution du même film, je reçois un court mot de sa part. Elle était déjà fatiguée mais elle me disait sa joie d’entrevoir une issue positive pour Abu Jamal, et l’importance de continuer les combats portés par le film. Ce fut notre dernier échange.

En entrant dans la prison de Lyon Corbas, je repense à ses prises de parole pour la dignité des hommes. On a dit, écrit, lu, beaucoup de choses sur l’inhumanité de la prison de Lyon Corbas. J’appréhende. Pourtant, le directeur de la prison est chaleureux, il est heureux d’organiser cette avant-première un peu spéciale. Il a accueilli, me glisse-t-on dans l’oreille, le projet de façon très positive. Ce voyage en prison, que je fais en compagnie de William Francome, le jeune protagoniste du film, fait écho à celui qu’il a fait, lui, 5 ans plus tôt, pour visiter le condamné à mort Mumia Abu Jamal. Voyage également entrepris par Danielle Mitterrand donc, il y a une dizaine d’années, vers ce couloir de la mort où Mumia attend, à Philadelphie, depuis 30 ans, son exécution. La boucle se boucle. Cela aide à relativiser, aussi.

La prison de Corbas est un bâtiment qu’on se surprendrait à trouver presque « normal », d’allure quasi administrative. De l’extérieur William me fait remarquer qu’on ne voit pas un seul fil barbelé, ce qui est assez inhabituel pour un centre de détention. A l’intérieur cependant, le fil barbelé est bel et bien là. On croise des prisonniers, qui nous saluent d’un « Bonjour, réalisateur » joyeux. Ils n’ont pas tous eu l’autorisation de participer, mais c’est sûr maintenant, tous savent que nous sommes là.

Passés les contrôles de sécurité, l’aumônier de la prison, qui a organisé la projection du film et la discussion avec l’aide de l’association Signis, nous fait visiter les espaces dédiés aux activités de culte et de sport– nous n’avons bien sûr pas accès aux bâtiments de détention eux même. L’espace de culte est petit. Pas plus de 35 personnes n’a le droit de se rassembler dans cette pièce. Sur les 800 détenus, 15 arrivent, d’horizons très divers. Ils s’appellent Cédric, Marc-André, Thomas, Loïc, Thibaut, EloÏ, Alain, Jean-Luc, Rodolphe, Romain, Mohammed, Eric, André, Alain, Denis.

Certains savent à peine lire, d’autres connaissent sur le bout des doigts l’histoire de la lutte pour les droits noirs ou le cas de Mumia. Certains ne parleront pas, mais tous sont venus pour rencontrer cet anglais un peu fou qui vient s’enfermer une après-midi avec eux.

Le ciné-club a lieu fréquemment depuis le mois de septembre, autour de films déjà sortis en salle. C’est la première avant-première, la première rencontre avec une équipe de film. L’excitation, et la timidité, sont palpables. Ils sont avides de réponses, et parfois cela crée une petite impatience, si l’on doit répondre à une autre question avant la leur. Mais je comprends peu à peu que ce qui peut être perçu comme une tension sous-jacente n’est finalement qu’une soif de contact avec la personne qui vient de l’extérieur. Bientôt les questions se bousculent même au point qu’il faut rappeler qu’on ne peut pas parler tous en même temps (William ne parle qu’anglais et je fais office de traducteur).

On nous demande où en est le cas de Mumia Abu Jamal. La discussion enchaine avec certaines subtilités du film que je n’avais moi-même perçu qu’à la seconde vision – notamment qu’une des personnes mises en causes dans le scandale des photos d’Abu Ghraib fut un des gardiens de Mumia Abu Jamal. Comme dit Amy Goodman dans le film « C’est aux Etats-Unis, dans nos prisons qu’ils ont appris ces techniques de torture et d’humiliation ». La discussion devient philosophique quand les questions plus larges soulevées par le film (Quel pouvoir donne-t-on a un état) sont relevées – certains sont venus avec des notes et des questions préparées longuement. Obama, peut-il faire quelque chose ? Quelle pression la France peut-elle exercer ? Pourquoi Mumia ne peut-il pas faire appel auprès d’un organisme tel La Cour de Justice Européenne ? Le racisme est-il encore très présent aux Etats Unis ? Les questions fusent et sont parfois plus pointues que celles qui nous sont posées lors de projections publiques, y compris sur les étapes de production ou de distribution d’un film. Le début du film et sa fin, qui parlent de la notion de temps durant un enfermement, les ont beaucoup touché. Le titre du film les a désarçonnés, aussi. William explique que c’était le but, étonner le spectateur, mais on sent que dans ces lieux ce titre prend presque son contre-sens. L’humilité du concept devant l’histoire de vies, sans doute. Nous échangeons souvent des regards admiratifs avec William sur la qualité de ce public.
Cela fait deux heures que nous échangeons. La porte des cellules des prisonniers se ferme à une heure très précise jusqu’au lendemain matin et ils doivent donc regagner leurs quartiers- les mouvements des détenus sont contrôlés, automatisés. Il est temps de lever la séance.

Un des détenus s’approche. Il me regarde droit dans les yeux. Il a un regard très clair. Je pense à celui de Danielle Mitterrand. Il me serre la main et me dit juste : « Merci d’être venu ici». Il y a un mélange de malaise et d’affirmation dans son « ici », il comprend pourquoi nous sommes là, l’idée, le geste quasi politique derrière l’événement. Il part. Plus tard, l’aumônier me dit que ce jeune homme ne parle habituellement jamais.
J’écris cette tribune. J’apprends l’affaire des communiqués de l’Elysée et de Francois Hollande sur la mort de Mme Mitterrand. Bourrés de fautes. Je pense aux détenus de cet après midi qui ne savaient pas lire, pas écrire, ne parlent pas anglais, mais qui ont fait l’effort, un effort que l’Etat n’a pas daigné faire.  Je ressens soudain le sentiment d’abandon et d’incompréhension qu’ils doivent parfois sentir.  Et me rappelle cette question, donc, cruciale. Quelle place pour le militantisme, pour la contestation, dans nos sociétés saturées de bruit médiatique et un pouvoir parfois indécent. Je me dis, je veux croire qu’avec cette avant-première en prison, avec la distribution de ce film, nous faisons ce geste militant et citoyen de poser ces questions fortes. Si la France et ses idées progressistes ont perdu une voix importante  aujourd’hui, le combat continue, et c’est aux citoyens de le mener dignement.

L’association Lug Cinema qui distribue le film Toute ma vie en prison remercie l’association Signis (Magali Van Reeth) et l’aumônerie du centre de détention de Lyon Corbas pour avoir permis et organisé cette rencontre passionnante.

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